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Violences virtuelles, souffrances réelles

Le harcèlement sur Internet ou « cyber-harcèlement » ou « cyber-intimidation », a été énoncé pour la première fois en 2003 par Bill Belsey, professeur canadien. Ces termes définissent « l’utilisation des technologies de l’information et de la communication pour adopter délibérément, répétitivement et de manière agressive un comportement à l’égard des individus ou d’un groupe avec l’intention de provoquer des dommages à autrui ». Les jeunes sont connectés à peu près partout et à peu près tout le temps. La connexion est quai-continue, la souffrance lors des cyberviolences aussi.

SLIDE-2Les cyberviolences blessent et parfois tuent indirectement. Outre les appels aux meurtres, les suicides avoisinent, pour la France, entre six et douze par an pour cause de cyber-harcèlement. Le fléau du suicide pour ce motif touche majoritairement les adolescentes. L’association Marion la Main Tendue, fondée par Nora Fraisse, la mère de Marion, la victime, témoigne du difficile combat pour faire reconnaître l’importance de l’éducation et de la prévention. À l’issue de la plainte de la famille de Marion, l’État, par un jugement de janvier 2017, a d’ailleurs été reconnu comme partiellement responsable de la mort de l’adolescente. C’est une première en France.

L’âge minimum pour s’inscrire sur Facebook est treize ans. Or, lors de leur inscription, nombre des abonnés ont moins que l’âge minimum autorisé. Facebook envisage aussi de baisser l’âge d’accès en renforçant ses conditions d’usage.

Le suicide au Canada de la jeune Amanda Todd a été un énorme choc sur Internet pour le monde entier : avant de se suicider, elle expliquait en silence, dans une vidéo en noir et blanc qui a fait le tour du monde, face caméra, avec des panneaux écrits à la main, les raisons du suicide qui clôt la vidéo : I have nobody, I need someone…

Le harcèlement est un phénomène vieux comme le monde. En internat, en classe préparatoire, dans les grandes écoles, c’est une tradition tenace. Les anciens élèves bizutent et harcèlent fréquemment les nouveaux, et les nouveaux ont la « consolation », consciente ou non, de se dire qu’ils pourront se venger sur les autres l’année suivante. Le livre de Michel Saint-Pierre L’école de la violence, paru en 1962, dénonçait pour la première fois ces phénomènes en France. Des décennies plus tard, les technologies ont changé mais les comportements restent comparables et ils sont démultipliés par la technologie.

Dans les faits, on ne dénombre pas moins de 200 456 insultes en un jour, soit plus de deux insultes par seconde. C’est le résultat de l’étude inédite, intitulée « 24 heures d’insultes sur Internet », du baromètre Respect Zone 2016, réalisée avec la contribution de l’agence d’analyse du Web Kantar Media. L’étude a été réalisée du vendredi 23 janvier 2015 à 18 heures au samedi 24 janvier à la même heure. Ces vingt-quatre heures illustrent un jour comme les autres sur la toile. Ce relevé mesure le niveau du défoulement permanent sur Internet.

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Or, ceci n’est qu’un maigre échantillon de la réalité. Car l’étude s’est concentrée seulement sur les commentaires publics, postés sur les sites, blogs, forums et réseaux sociaux les plus populaires, laissant de côté les commentaires privés et de nombreux autres sites.

De plus, les insultes racistes ou antisémites, qui représentent une large part des propos injurieux, n’ont pas été prises en compte par l’agence, qui s’est limitée à une liste de deux cents mots. Et pour cause : les termes « juif », « musulman » et « arabe » ne sont évidemment pas généralement des insultes en tant que telles et prises isolément. En revanche, ils sont bien présents dans une multitude de commentaires haineux… et donc non pris en compte.

Alors qu’on pourrait penser que l’année 2015, meurtrière en France, notamment avec les attentats de janvier et de novembre, aurait ressoudé les Français, c’est le contraire que l’on a observé.

En effet, le nombre de commentaires supprimés par les agences de modération ne cesse de progresser. L’agence Netino by Webhelp, leader de la modération en France avec ses quatre cents salariés, a révélé pour la première fois, pour le baromètre Respect Zone 2016, paru en février de cette année, que pas moins de 27 % des millions de commentaires déposés sur les sites d’information et sur leurs pages Facebook ont été retirés en 2015, contre 24 % en 2014. Soit plus d’un message sur quatre.

Dans le détail, les insultes (injures) représentent 22 % des commentaires supprimés, suivies par les commentaires agressifs (20 %), les propos racistes (19 %), diffamants (15 %) et les appels à la haine et à la violence (15 %). Enfin, les spams, publicités, propos à connotation pornographique ou irrespectueuse envers une victime représentent 7 % des retraits.

Seule consolation, les commentaires de nature homophobe sont en baisse par rapport à 2014, avec 2 % du total des commentaires. Il faut dire qu’ils avaient explosé cette année-là, à la suite de l’adoption du « mariage pour tous ». Ces chiffres mettent en relief les crispations de la société française. Ainsi, les propos racistes et les appels à la haine progressent d’année en année.

Cela montre un défaut de compréhension des comportements sociaux sur les réseaux et la quasi-absence d’automodération.

Face à ce constat alarmant, quelles réponses apporter ? « L’éducation est la clé pour changer les comportements sur Internet et, à terme, les comportements dans l’espace public », affirmait l’agence parisienne Tralalère, responsable du programme « Internet sans crainte » de la Commission européenne.

En 2013, 40 % des jeunes ont admis avoir été victimes d’une agression en ligne. Tout aussi préoccupant, 48 % des harcelés sont aussi des harceleurs… et un tiers des victimes refusent d’en parler, selon une étude menée par l’Éducation nationale.

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Le besoin d’énoncer les règles et de faire acte de prévention se confirme.

En effet, un tiers des 18-34 ans ne sont pas conscients de ce qui ressort des résultats d’une recherche sur Internet portant sur leur nom.

Aujourd’hui, la réputation en ligne est la clé pour trouver un emploi ou un stage. Or, une nouvelle étude réalisée par Norton montre que les « millénials » ont encore des progrès à faire dans la gestion de leur vie numérique : 3 038 Français, Britanniques et Allemands âgés de 18 à 34 ans ont été interrogés ; 31 % des 18-34 ans en France ne sont pas conscients des résultats d’une recherche portant sur leur nom. Cette moyenne baisse à 26 % dans les pays voisins. Chiffres édifiants et paradoxaux pour une génération née dans un univers digital.

L’e-réputation influence fortement l’employabilité. L’identité numérique peut vite porter préjudice à une personne, notamment lors d’une recherche d’emploi. Seules 69 % des personnes interrogées ont déclaré avoir fait des recherches sur leur propre nom pour vérifier quelles informations en ressortaient (74 % dans l’ensemble des trois pays interrogés). Les mauvaises surprises sont fréquentes puisque 14 % des Français sont stupéfaits des résultats. Parmi eux :

– 32% découvrent un ancien profil de réseau social ;

– 33% découvrent un profil qu’ils pensaient ne pas être accessible ;

– 27% ont été surpris de voir des contenus publiés sans leur autorisation ;

– 18% ont été surpris de figurer sur certaines photos ou dans des vidéos.

Un phénomène remarquable est la conscience aiguë du danger de sa propre activité en ligne vis-à-vis de sa carrière : un Français sur dix se dit inquiet des possibles conséquences de ses activités sur les réseaux sociaux sur sa vie professionnelle. Inquiétude justifiée puisqu’une enquête Regionsjob confirmait qu’en 2014, 48 % des recruteurs effectuaient des recherches en ligne sur les candidats. Parfois, cela joue en faveur du candidat : 31 % des recruteurs ont déjà recruté un candidat grâce aux informations positives trouvées en ligne. Mais ils sont 35 % à avoir écarté un candidat à cause d’informations préjudiciables présentes sur Internet. Isabelle Bastide, présidente de PageGroup France, explique :

« De plus en plus de postes ont une dimension numérique et il est évident que la gestion de sa réputation en ligne est une compétence nécessaire pour un grand nombre de candidats, particulièrement pour les “Digital natives” qui ont grandi et vivent avec Internet et les réseaux sociaux. Cela est d’autant plus important qu’il peut s’agir de la première image, parfois négative et à l’opposé de la personnalité réelle, qu’un candidat donne à un recruteur si ce dernier effectue quelques recherches. »

Les phénomènes de relais de la haine raciste et antisémite sont en explosion sur les réseaux. Par exemple, le pic de commentaires antisémites, au Royaume-Uni, constitue du jamais vu depuis l’après-guerre dans ce pays qui a été relativement exempt jusqu’ici de telles vagues antisémites. Sur le compte du parti UKIP d’extrême droite britannique, ce dernier relayait et validait comme « observation très intéressante » un article de The occidental observer.net. La traduction du titre en était : « Les juifs mènent la bataille juridique contre le Brexit », car le cabinet ayant fait un recours contre l’absence de vote du Parlement pour entériner le référendum portait un nom à consonance juive. De là, UKIP extrapolait en en déduisant un intérêt juif anti-Brexit.

Les focalisations racistes touchent toutes les minorités et toutes les couches de la population. Ci-après, l’exemple de Najat Vallaud-Belkacem, stigmatisée par la presse en ligne d’extrême droite anti-musulmane (article vu sur le blog « Riposte Laïque » en 2014) alors qu’elle était ministre de l’Éducation nationale, et décrite comme un « parasite incompétent devenu ministre », avec une photo d’elle voilée largement diffusée sur les réseaux sociaux.

Les élections de 2017 ont une fois de plus montré la banalisation des injures entre candidats. Un maire du Pas-de-Calais, par exemple, a commenté sur Twitter les votes de ses administrés en déclarant : « Je ne veux pas consacrer ma vie à ces connards », compte tenu du taux de voix octroyées par eux à la candidate Front national (38 %) et à Jean-Luc Mélenchon (19,25 %). Le malaise est consommé.

Pour une signal-éthique du res-paix

Une règle non énoncée n’a pas d’existence puis qu’elle n’est pas lisible, elle n’est donc pas intelligible. Apposer la signalétique appropriée, placarder le symbole du respect, c’est donner corps à la règle pour en diffuser son principe.

L’imagination – non dépourvue d’humour – de la signalétique permet s’interroger avant toute incivilité, avant le passage à l’acte. Pour preuve, la créativité de certains panneaux, qui dissuadent – tout en éveillant l’esprit – de commettre une contravention ou une incivilité, tels que : « Don’t ever, ever, ever, even think parking here » [« Ne jamais, jamais mais vraiment jamais pensez-vous garer ici ») ou « Attention Ralentir – Enfants en liberté ».

Imaginez que les réseaux routier et autoroutier soient dépourvus du moindre panneau signalétique. Imaginer des rues sans poubelles. Imaginez des routes sans indication de limitation de vitesse. Impossible de requérir de respecter une règle non exprimée. C’est pourtant l’état des autoroutes de l’information : des voies sans indications, sans panneaux. La signalétique n’y existe pas, cela lui donne un parfum d’absence absolue de règles. À nous d’inventer les codes de cette signalétique, puis d’en encourager les usages.

Pour aménager le marquage éthique en tous cyberlieux, espaces numériques utiles, encore faut-il que l’environnement considéré soit compatible avec la notion de respect dans son design et son ergonomie, en d’autres termes, encore faut-il, en amont, penser le respect comme on a pensé la protection des données personnelles en ligne dès le début du multimédia.