Mille fois par jour, Internet est tour à tour encensé, glosé, scruté, expertisé sous toutes les coutures. Mais il est rare de voir souligner ses zones d’ombre, sa face noire : diffusion massive des haines, du mépris, des incitations à la violence. Pourtant, depuis dix ans, dans le registre de la haine ordinaire, tout a changé.

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Roger-Pol Droit

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« On s’étonne d’avoir à le rappeler. Pour le droit français, ce sont là des évidences : contrairement au droit américain, il pénalise les propos racistes, parce qu’ils contreviennent à la dignité humaine, laquelle est au principe même de la démocratie »

La prolifération des sites racistes s’est envolée. La propagande négationniste et néonazie, les imprécations antisémites, les appels au meurtre sont devenus monnaie courante. Islamistes et islamophobes s’en donnent à coeur joie. Les apologies de la domination, de l’homophobie, de la xénophobie, de la misogynie se donnent libre cours dans une concurrence et une émulation consternantes et ignobles. L’historien Marc Knobel, depuis des années, s’est attelé à pister ces dérives et rassemble aujourd’hui ses rapports pour la Commission nationale consultative des droits de l’homme (1). De quoi s’inquiéter vraiment.

Parce que l’abjection est désormais disponible en direct, sans effort, chez tout le monde. En France, il y a une vingtaine d’années, les torchons porteurs de haine étaient relativement rares. Et surtout localisés. Brochures artisanales, distribuées par des réseaux semi-clandestins, planquées dans des arrière-salles, vendues sous le manteau, les discours meurtriers étaient circonscrits. Pour les trouver, il fallait se décarcasser. On choisissait de s’y vautrer ou non, en connaissance de cause. A présent, d’un seul clic, ils sont partout, accessibles à tous, à la maison, capables de surgir à longueur d’écrans, de pages et de blogs – sans lieu, sans adresse, sans responsable, sans éditeur, sans visage.

Si vous, par hasard, vous en doutiez, faites cette simple expérience : googlez « les juifs sont », « les arabes sont », « les noirs sont », « les jaunes sont »… et voyez les milliers de résultats affligeants obtenus en moins d’une seconde. Et ce n’est encore que l’écume du pire. Car toute la boue du monde est à portée de connexion, grâce à la souplesse des réseaux sociaux, l’efficacité de la viralisation, l’impunité de l’anonymat. Cette marée noire monte dans une sorte d’indifférence générale, quand ce n’est pas de complaisante approbation, alors même qu’elle pollue les esprits, plus réellement et plus insidieusement que jamais.

Pourtant, qui proteste est vite traité de ringard, de dinosaure, de censeur, d’ennemi des libertés ! Car l’idéologie des Anonymous, devenue doctrine quasi officielle du Web, prône une liberté totale, sans limites, sans contrôles, sans délits ni poursuites. Pourtant, mépriser sans temps mort et haïr sans entraves n’est pas tout à fait un progrès. On peut et même on doit refuser qu’absolument tout soit dit, sans discrimination aucune. La libre circulation de toutes opinions, quelles qu’elles soient, n’est pas une règle souveraine. En effet, si le XX e siècle a pu nous apprendre quelque chose, c’est bien que certains mots finissent par tuer. Avant les massacres et les génocides, il y a toujours des phrases, des discours, des exhortations, des insinuations et des vindictes. La haine et le mépris, dans ce qu’ils portent d’inhumain, n’appartiennent pas au droit fondamental de la liberté d’expression. C’est pourquoi les racismes et tout ce qui est du même ordre ne sont pas, ne peuvent pas être, opinions parmi d’autres.

On s’étonne d’avoir à le rappeler. Pour le droit français, ce sont là des évidences : contrairement au droit américain, il pénalise les propos racistes, parce qu’ils contreviennent à la dignité humaine, laquelle est au principe même de la démocratie. Le problème nouveau que pose cette face noire du Web n’est pas seulement celui de la censure inefficace et des poursuites aléatoires contre des sites hébergés aux Etats-Unis en toute impunité.

C’est avant tout celui des digues mentales dont chacun dispose. Plus l’internaute est fragile, moins il est éduqué, plus grands sont les risques. Pour l’éducation, la culture, les affaires sociales, c’est un dossier crucial. Il exige de l’inventivité.

(1) « L’Internet de la haine. Racistes, antisémites, néonazis, intégristes, islamistes, terroristes et homophobes à l’assaut du Web », de Marc Knobel, Berg International, 184 pages, 14 euros.

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