Dire que ce livre n’a plus de toxicité est une erreur de jugement

30 mai 2012, 17:46

Notre collectif, Initiative de prévention de la haine, existe depuis près d’un an. Cette réflexion commune est  d’abord une prise de conscience du fait qu’un des ouvrages qui a contribué à tuer le plus de personnes en un même espace temps, tombera dans le domaine public du droit d’auteur fin 2015. 70 ans après la fin du conflit mondial, cela correspond aussi à la fin de la survivance des témoins directs de ce conflit. Aujourd’hui, il est temps de se demander : et maintenant, on fait quoi ? Quelle est la position à tenir, peut on se permettre de rester inerte, ou nous incombe-t-il de réagir afin de négocier le virage délicat de histoire contemporaine dans l’Histoire avec un grand «H»?

Si  «Mein Kampf» est diffusé, et il puisqu’il est – de fait -diffusé, à l’heure de l’Internet, autant qu’il le soit d’une manière éducative, encadrée, pédagogique sans pour autant qu’il n’y ait de censure. «Mein Kampf» est un document essentiel, un fait de l’histoire et de la propagande meurtrière.

Inspiration actuelle racisme, du néo nazisme,de l’antisionisme, de l’apologie des castes, des théories homophobes ou de la théorie de la grande Turquie (où il a été un best-seller en 2005), ce livre conserve une symbolique forte et une évoque encore à juste titre une toxicité. Il reste un must du kit du militant raciste. On a peine à croire que ce livre en tant que tel puisse être meurtrier mais on sait qu’il fait partie de l’attirail et de la conviction d’une certaine propagande pour  tenter d’expliquer qu’il y aurait des races supérieures. Très près de nous, ce livre, on le sait était une source d’inspiration centrale du livre d’Anders Behring Breivick, «2083».

Ce que le massacreur d’Oslo a voulu faire, c’est bien de reproduire ce qu’a fait Hitler dans la diffusion et le contenu de «Mein Kampf» pour justifier son crime. Dans la chambrée du tueur d’Oklahoma City, vous trouvez le livre «Mein Kampf». J’ai vu un documentaire sur un mineur de 14 ans qui a tué 19 personnes en France il y a quatre ans, dans sa chambre, on a retrouvé une passion pour le Reich, l’armée et pour «Mein Kampf». Dire que ce livre n’a plus de toxicité est une erreur de jugement.

Comment encadrer la diffusion d’un tel livre à l’époque d’Internet ? On fait comme on a toujours su faire avec les contenus de loisir. Il existe des signalétiques, des labels pour d’autres produits, comme les jeux vidéo par exemple. L’idée, ce n’est pas d’interdire la vente mais de prévenir avant l’achat, avec une signalétique efficace. Non pas par une loi obligatoire mais par l’effet d’une autorégulation.  Pour le jeu vidéo par exemple, ce sont les éditeurs qui se sont mis d’accord, c’est l’exemple du collectif PEGIi. Quand on accède du contenu, on est en droit d’être prévenu à l’avance de ce que ce contenu est ou représente, cela fait partie du droit à l’information préalable.

Nous avons émis cinq propositions :

    un texte comme celui-ci, et peut-être d’autres, mérite une édition critique à la disposition du plus grand nombre, comme c’est déjà le cas en France. Et cela n’a pas fait polémique. Il doit être l’objet d’un avertissement d’origine européenne. L’Europe est capable de se mettre d’accord sur le taux de gras dans le camembert, il est dommage qu’elle ne le soit pas sur le fait que «Mein Kampf» est une contre-valeur de l’Europe ; Le Land de Bavière, actuel titulaire des droits d’auteur de «Mein Kampf»,  vient  tout justede se ranger à cette première proposition de l’Initiative de Prévention de la Haine.

 

  • la deuxième demande est l’idée de mettre un petit logo en exergue qui indiquerait : «Attention, ce texte a entrainé des crimes de masse», cela pourrait s’appliquer aux «Carnets de Turner» ou au livre de Breivik, pour ne citer qu’eux ;
  • la troisième ligne directrice serait un logo à disposition des éditeurs de sites internet ou de forums qui rejettent l’appel à la haine.  Cette signalétique préviendrait :  «Sur mon site internet, Site uni contre la haine», c’est un choix de responsabilité de chaque opérateur en ligne qui fait un tel choix, ce qui valorisera la modération si souvent absente du web qui lui est accédé par tant de personnes, tant de mineurs aussi ;
  • la quatrième idée a été soufflée par d’Olivier Orban qui était éditeur chez Plon. Il a déclaré lors du Forum de Prévention de la Haine du 11 octobre 2011 en substance que  : «Moi, ça me gênerait que ma version Plon de «Mein Kampf» soit un best-seller et que je fasse de l’argent avec.» D’abord, ce ne serait pas «Mein Kampf» qui serait un best-seller en 2016, mais la critique de «Mein Kampf». Ensuite, si la critique de «Mein Kampf» est un best-seller, moi, ça me paraît très bien. Quant au profit, que les éditeurs, dans un souci éducatif, renoncent à faire du sur-profit sur une éducation contre la haine, cela serait effectivement salutaire.

 

le fait d’installer à peu de frais un observatoire de prévention de la haine est la cinquième proposition. À peu de frais, cela veut dire qu’il soit un think tank, une initiative, comme un réseau d’experts qui permettrait d’obtenir rapidement sur une question donnée une réflexion commune. un tel rassemblement de réflexions aurait vocation à ne pas se cantonner à l’hexagone.L’Initiative de prévention de la haine est un projet éducatif, qui a pour but de parler à la masse de ceux qui doutent ou de ceux qui ne savent pas. L’idée n’est pas de convaincre les militants convaincus que «Mein Kampf» est un livre formidable, ils existeront toujours. Mais les autres, qui auront de moins en moins accès à l’histoire contemporaine comme nous nous y avons eu accès par nos parents, grands-parents à la table du déjeuner le dimanche, et qui nous rappelaient leur vécu des années de guerre, les générations futures n’auront pas ce même accès. L’histoire est un élément fragile, qui se travestit, se transforme, ou peut être édulcoré.

Nous recommandons in fine que cette signalétique se conçoive comme un geste d’éducation :avec le concours des écoles, les professeurs et les élèves concernés, qu’elle soit choisie par eux plutôt qu’imposée par d’autres. L’Europe que nous connaissons aujourd’hui est une reconstruction qui s’est faite contre ce que «Mein Kampf» met en œuvre. Laissez-nous croire que cette Europe existe et qu’elle n’est pas celle de la promotion d’idées qui peu ou proue rejoignent celles de «Mein Kampf».  D’où notre volonté de faire acte de reveil des esprits, avant qu’il ne soit trop tard et que la dilution dans le domaine public n’ait accompli son œuvre de banalisation du mal.

Pour en savoir plus.

http://www.newsring.fr/societe/743-pour-ou-contre-la-reedition-de-mein-kampf/11820-dire-que-ce-livre-na-plus-de-toxicite-est-une-erreur-de-jugement

PARTAGER